Au diapason du tao

Visages de la médecine Chinoise: Lise

Ma première rencontre avec Lise Gielen date du congrès de la CFMTC, en novembre 2016. Elle apparaît dans le programme des conférenciers avec un titre mystérieux : l’herbologie locale au diapason des cinq saisons.
L’intuition me pousse à livrer toute mon attention à son discours et durant son intervention, la compréhension de Lise sur l’ordre général de cette nature européenne qu’elle présente – détaillée par la puissante grille de lecture chinoise qui affine la compréhension du monde – fait mouche à mon cœur de jeune praticien, en recherche d’un premier pas à poser dans le monde complexe et fascinant des plantes.
Durant cette heure de temps qui lui est donnée, Lise Gielen va pouvoir montrer toute l’étendue de sa maîtrise des Cinq Phases (
五行 Wǔxíng) autant dans l’aspect intellectuel que dans son aspect concret, sensoriel, profond. Ce que j’ai pu remarquer à ce moment-là, je le retrouverai encore en lui parlant un cours instant entre deux conférences : voilà un individu simple et inspiré, enchanté d’une volonté profonde et puissante, structurée dans sa pensée autour d’une thérapeutique qu’elle cherche en phase avec les mouvements de la nature.
Nous avons l’occasion de nous donner rendez-vous pour une interview.
L’occasion se présente assez rapidement et je suis heureux de rencontrer Lise chez elle, dans un environnement rempli de vie et de belles histoires : histoire de bonnes volontés, d’amitié et de voyage, histoire de passions, notamment pour la médecine chinoise et d’idéaux, à travers ses recherches sur les plantes locales, travail immense et fascinant.
Parler des plantes avec Lise, c’est se retrouver en interaction directe avec la nature, dans un dialogue qu’elle cherche à entretenir à chaque instant.
Elle m’aura rappelé que la Nature parle et qu’il est toujours bon, agréablement bon de savoir l’écouter.
Rencontre avec une dame sensible au monde et profondément sage.

Au diapason du tao

Salut Lise !

Coucou Lionel (rires).

L’Extrême Orient et toi, ça commence comment ?

C’est l’histoire d’une petite fille de sept ans qui est emmenée dans un restaurant chinois du côté de Tongres en Belgique et qui découvre la cuisine chinoise avec émerveillement. Cerise sur le gâteau : arrivée au dessert, on lui sert un petit bol avec dedans des litchis. Ces litchis, c’est la découverte d’un fruit extraordinaire (je me rappelle encore de ce moment) et d’un très gros coup de foudre pour la Chine et l’Asie en général. Cela a été mon tout premier moment, mon premier contact avec l’Asie.

Donc, ton point de départ est gustatif 😊

Tout à fait.
Et il y a autre chose dans ce souvenir : la femme qui nous servait était une chinoise très belle, très fine et très gentille. Elle m’avait offert un petit cadeau en fin de repas, un petit objet brodé : sa gentillesse et sa beauté m’avait beaucoup touchée.

Comment passe-t-on alors d’une petite fille de sept ans dans un restaurant chinois, à une femme pratiquant la médecine chinoise ?

Oh… C’est rempli de ces circonvolutions qui font la vie, ce n’est pas toujours une ligne droite !
Cette petite fille était passionnée par les plantes et donc, elle va faire des études de pharmacie : la pharmacie est un domaine qui fait partie de son héritage familial. Pendant son étude puis durant son travail, elle va apprendre les interactions médicamenteuses, se rendre compte des soucis sur le terrain par rapport à la chimie et va commencer à chercher d’autres solutions.
Elle va avoir l’occasion de rencontrer en France Michel Truc qui va lui faire un soin. Elle va être tellement touchée par ce soin qu’il va lui servir de base : Michel va être la personne qui va la mener pour la première fois vers une école d’acupuncture chinoise sur Nice, pour un apprentissage de trois ans.
Ensuite, comme cette école était informelle et non reconnue par une fédération, j’ai eu le désir d’approfondir mes études et de donner un cadre à tout ce que j’avais engrangé. J’ai donc eu le bonheur de suivre les cours de la SFERE : j’y ai rencontré bien plus qu’une école, en fait une famille avec laquelle j’ai pu passer mon examen national.

Ce passé dans l’environnement pharmaceutique occidental a joué quel rôle là-dedans ?

Disons que, heureusement et malheureusement en même temps -on dira que le diplôme ne fait pas le moine-, le fait d’être pharmacienne m’a permis une légitimité dans l’usage des plantes et une légitimité dans l’utilité de la médecine traditionnelle chinoise : on se dit « bon, c’est quelqu’un qui connaît la médecine classique, or si elle étudie la médecine chinoise en étant pharmacienne, ça peut aller ». C’est vrai que cette réalité est une facilité. Et je dis « malheureusement » car il existe d’excellents thérapeutes qui ne sont ni médecins, ni pharmaciens, dentistes, infirmiers, qui se sont lancés directement dans l’énergétique chinoise et qui ont étudié les sciences fondamentales actuellement proposées.
Ce n’est pas parce que l’on a été auparavant un médecin ou un pharmacien que l’on est forcément un meilleur thérapeute, mais cela crée un sentiment de sécurité en général. Cela permet une transition pour certaines personnes qui se sentent rassurées par cela.

Qu’est-ce qui t’amène en tant que pharmacienne à passer dans le monde de la pharmacopée chinoise ?

Je ne suis pas vraiment passée dans le monde de la pharmacopée chinoise en fait : j’ai voulu rester dans la pharmacopée occidentale. J’ai voulu répondre avec des plantes occidentales aux grands syndromes connus en Médecine Traditionnelle Chinoise.
Ce qui m’a motivé principalement en cela, c’est que tout d’abord la Chine, c’est loin : je ne peux donc pas aller voir les plantes sur place, je n’ai donc pas le même contact. Ma compréhension est donc moins importante qu’avec une plante locale. De plus, j’ai la conviction (ne serait-ce qu’en observant la théorie des climats) qu’une plante qui expérimente les mêmes climats que le patient qui va l’utiliser sera plus efficace qu’une plante qui vient d’un autre endroit, ayant des climats différents.
Enfin, dernier point : l’autonomie, le fait de savoir que l’on ne dépendra jamais d’un laboratoire ni d’un avion pour nous apporter des plantes, qu’on peut les trouver par nous-même.

Au diapason du tao

Donc, aujourd’hui ta spécialité, ce serait la pharmacopée, tu peux l’estimer ainsi ?

Si, je peux dire que progressivement, cela le devient de plus en plus : la pharmacopée occidentale au service de la médecine énergétique chinoise. C’est une spécialité importante dans ma pratique, ce n’est pas la seule : mais oui, c’est devenu important.

Tu as des professeurs à nous citer dans ton parcours ?

Mon premier professeur a été Kar Fung Wu sur Nice, j’ai ensuite eu tous les professeurs de la SFERE : Jean Pierre Guiliani, Régis Blin, Hervé de Coux, Yves Giarmon. Et puis Michel Truc qui a été un peu mon mentor : il n’est pas professeur, mais c’est un énergéticien ayant beaucoup travaillé en biodynamie et sur l’anthroposophie. Certains de ses principes m’ont touchée, notamment celui de mettre les livres aux pieds des plantes et non l’inverse, d’aller voir que nos vrais professeurs en herbologie sont les plantes et l’écoute que l’on peut avoir envers les plantes.

Tu as eu des difficultés durant ton parcours d’étude ?

Oui, durant mes études de pharmacie. Ce sont des études que j’ai trouvé fortement austères, beaucoup de mémoire nécessaire. Cela n’a pas été facile, je n’étais pas une excellente élève et je devais souvent travailler beaucoup. Cela m’a appris à être persévérante : avoir sur moi plusieurs heures de travail sans arrêt m’a permis d’avoir une bonne endurance intellectuelle, cela m’a aidé à aimer de plus en plus l’étude en général.
Contrairement à la pharmacie, mes études en Médecine Chinoise se sont déroulées avec fluidité et passion.
Cela a mis en relief pour moi le lien entre les plantes occidentales et la médecine chinoise, et ce depuis des siècles. On se rend compte par exemple qu’Hildegarde von Bingen était une médecin traditionnel chinois en quelque sorte, de par le fonctionnement et la manière d’envisager la santé. Ce fut fabuleux de prendre conscience de cette proximité.

Tu parles de fabuleux… Qu’est-ce que tu trouves de fabuleux en médecine chinoise? Qu’est-ce qui te touche ?

Ce qui est fabuleux dans la médecine chinoise… c’est cette approche unique de l’individu déjà. Ce n’est pas symptomatique : c’est une médecine où notre savoir -par exemple pour l’anamnèse, l’examen de la langue, les pouls etc- va nous orienter, nous mener vers une direction, mais il n’y a pas de certitude, il n’y a jamais de certitude. Je dirais que tout ce savoir acquis est au service de quelque chose de beaucoup plus grand, qu’on pourrait justement appeler le Dào 道, le Shén 神.
Et de ce fait là, c’est une médecine très complète, car elle joint un côté très analytique, minutieux, à un côté très intuitif, de ressenti et d’écoute. De silence aussi par moment : c’est très important…
Là où se mélangent les hémisphères de notre cerveau, là où notre cœur s’ouvre, où l’on rentre en résonance avec le patient, il y a un espace où pour moi se produisent des « miracles », des résultats sur le terrain qui arrivent et que notre rationnel seul ne peut pas nécessairement expliquer.

Au diapason du tao

Qu’est-ce qui t’a amené à te dire : « je vais être praticienne, je vais en faire mon métier »?

En fait, rien. Au départ, je n’avais pas ce but particulier d’être praticienne. A ce moment-là, je n’avais aucun but particulier, j’avais lâché prise sur beaucoup de choses. J’étais encore aux études quand je suis devenue professionnelle de la santé en MTC : j’ai travaillé sur une amie qui souffrait de cervicalgies très invalidantes depuis plusieurs années. Je dirais que le miracle de la médecine chinoise, sa force a fait qu’il y a eu une très forte amélioration.
Les proches de mon amie qui se sont rendus compte de cela ont voulu aussi consulter chez moi. S’est posé ensuite la question de ce qui était juste : je ne pouvais pas passer des heures non plus à soigner gratuitement, ce n’était pas possible. Si j’étais payée, je devais passer ce cap de la professionnalisation. J’ai été très hésitante, et c’est en allant voir mes professeurs et en leur demandant conseil qu’un d’entre eux m’a répondu et m’a dit : « si on vient te chercher, c’est que tu es appelée et que tu es prête, tu peux commencer à travailler ».
Cela a été une grande marque de confiance de la part de mes professeurs : j’ai alors su au fond de moi, j’ai eu les derniers petits signaux qu’il me fallait pour comprendre que le Ciel allait décider. C’est toujours le cas à l’heure actuelle, je n’ai jamais fait de publicité. C’est vraiment le Ciel qui m’a envoyé mes patients par un bouche à oreille. Tant que j’en ai, je continue à pratiquer (rires).
Je suis simplement au service et je ne me projette pas dans un objectif particulier.

Quelle a été ta plus grosse difficulté en tant que praticienne jusqu’à présent ?

Cela a toujours été la même : je dirais de travailler avec des professionnels de la santé qui n’ont pas d’ouverture de cœur.
Ce n’est pas une affaire de médecine en particulier : Il existe des praticiens fabuleux dans toutes les médecines, des gens qui ont cette ouverture de cœur et cette humanité. Le problème c’est quand je tombe face à des individus qui n’ont pas cette ouverture du cœur, cette humanité et qui sont dans la peur aussi, car la peur fait faire beaucoup de bêtises. En pratique, je vois par exemple des patients qui sont soumis à des traitements médicamenteux ou de plantes vraiment incohérents et irresponsables, et le médecin ou le praticien qui a prescrit cela a parfois beaucoup de difficulté à remettre en cause l’efficacité de sa démarche.
Il m’arrive personnellement d’avoir des retours sur mes choix de plante et de me remettre en question, de revenir sur tout un tas de détails nécessaires.
J’ai du mal avec ceux qui ne se remettent jamais en cause, alors qu’il peut y avoir des conséquences graves sur la santé humaine : c’est très difficile pour moi.
Cette difficulté d’entente entre ces individus semble t’avoir marquée.
Ce n’est pas forcément une question d’entente, car je ne les ai pas tous rencontrés. Au travers du témoignage des patients, on recueille de nombreux exemples : « avec des amies, on est quatre/cinq à avoir pris une pilule. Cette pilule coupe nos règles depuis plus de cinq à six ans. Le hasard fait qu’on cherche à avoir des enfants dans la même période plus ou moins, et on se retrouve toutes en aménorrhées. On va voir la gynécologue qui s’occupe de nous toutes pour lui demander si cela vient de la pilule : il nous dit que c’est tout à fait impossible. »
Quand j’entends cela de la gynécologue, tout est généralement dit à l’avance : la thérapeute est déjà partie dans une vision relativement sévère et sans appel.
Personnellement, en tant que pharmacienne, je suis toujours avec cette balance morale du pharmacien qui a la responsabilité d’une délivrance. C’est une affaire de conscience. Et en tant que pharmacienne, je suis aussi à l’écoute des médecins et je ne suis pas bloquée dans la critique.
Il y a là un paradoxe qui n’est pas toujours facile à gérer.

 

Qu’est-ce que le statut de praticienne a changé en toi ?

Je dirais que ce n’est pas le statut de praticienne qui a changé quoi que ce soit, mais la pratique qui m’a beaucoup changée. Elle m’a permis d’agrandir ma conscience.
Quand j’ai eu des résultats cliniques qui étaient importants et essentiels au patient, cela m’a donné une certaine gravité car j’ai pu comprendre que je pouvais être un repère pour ce patient. De ce fait, moi qui prenait – sans trop l’avoir cherché – ce « statut », j’étais mené à avoir une certaine rigueur vis-à-vis de moi-même pour assurer correctement ma fonction de praticienne en énergétique chinoise. Que ce soit pour mon alimentation, mes heures de sommeil etc.
Désormais j’évite de manger cette bonne raclette au fromage alors que le lendemain, j’ai des personnes en séance. Ce sont des petites choses comme cela.
Cela a donné une gravité, mais aussi une immense joie paradoxalement, quelque chose de léger.
Je me dis qu’on est responsable vis-à-vis du message que l’on donne et donc cela m’a mené à développer une certaine rigueur. Ne serait-ce que pour avoir des ongles propres, ce qui est un grand défi pour moi (rires) : quand on va cueillir les racines, qu’on travaille avec la terre, on est poussé à devenir vigilante à ça.

Qu’est-ce qui te motive le plus en ce moment ?

En ce moment… ah…
Je pense que c’est le retour du ciel, en ce qui concerne l’alchimie interne. Se retrouver au bon moment, au bon endroit, avoir le ciel qui t’envoie ce qui est juste.
Je crois que c’est une très grande motivation ; cela apprend à fonctionner avec plus de fluidité.
Et pouvoir transmettre cela aussi.
Oui, je suis très motivée en ce moment par ma pratique en cabinet et par un désir de transmission. Simplement parce que je me dis que plus on est à bosser, mieux c’est : je pense que le monde a besoin de praticiennes et de praticiens capables de transformer ces mémoires, ces émotions, toutes les pathologies, les accidents qui peuvent arriver dans une vie. Que pouvons-nous faire de ces énergies ? Comment faire pour les ramener à un pouvoir créateur, comment transformer cela ?

Pour toi, le Qi Hua 氣化, la transformation du Qi, c’est quelque chose d’essentiel ?

Oui c’est vrai. C’est essentiel d’opérer avec fluidité la circulation des énergies. Et puis que le Dao puisse entrer en nous favorablement. C’est très important, car c’est cette entrée qui permet au plus profond de nous-même les transformations nécessaires. Qui vont permettre ce que l’alchimie occidentale désigne comme la transformation du plomb en or. Quelque chose de plus concret qu’on ne le croit de prime abord.

Au diapason du tao

La praticienne vis-à-vis de sa médecine.

Quel point de vue tu portes sur le futur de la médecine chinoise en France aujourd’hui ?

Oh… Je suis bien incapable de porter un avis sur le futur. Je peux dire ce que je souhaite : je peux rêver. Tant qu’à faire, je dirais que je suis plutôt dans un désir sans aucune certitude que cela arrive. Je souhaiterais vraiment que la médecine chinoise soit une médecine accessible à tous. Que ce soit une médecine reconnue et qu’elle puisse se placer en collaboration avec les autres thérapeutiques, car je pense que l’on est tous bien plus fort ensemble. La concurrence n’existe pas, la concurrence est une pure illusion selon moi, car le Ciel nous envoie à chaque fois la bonne personne au bon endroit, qui nous correspond. On ne peut pas être en concurrence avec qui que ce soit d’autre.
Ce que je souhaite pour la médecine chinoise, c’est qu’elle reste au plus proche des enseignements qui ont été donnés par ses grands sages, des enseignements aussi humains qui ne sont pas que des enseignements théoriques. Que l’on évite qu’elle ne soit pas une médecine théorique ou symptomatique, qu’elle soit une médecine du vivant. Que l’on soit tous quelque part autant praticiens que soignés, prendre conscience que l’on est tous sur ce même chemin de transformation et que peu voire rien nous sépare au fond de la personne soignée, bien que chaque personne reste unique et différente.
Simplicité et humilité.

Je viens d’une famille d’artisans, et ce que ce bouillon de départ m’a appris, c’est à voir que l’artisan est situé entre le Ciel et la Terre, il relie le monde du sens au monde de la réalisation, le matériel au moins palpable.
Est-ce que tu penses que la perspective artisanale est quelque chose de pertinent quand on pense à la médecine chinoise ?

L’artisan, c’est aussi le cultivateur et l’agriculteur quelque part. Cette personne qui est en résonance avec les cinq saisons fera automatiquement un lien entre le Ciel et la Terre, immanquablement.
Quand je pense à l’artisanat, je pense à ce qui est proche de la Terre, et la Terre c’est le centre. Ce centre n’est pas fait pour vivre uniquement de lui seul, il va aller chercher dans différents aspects sa complémentaire. Par exemple, certaines personnes vont aborder la vie de manière beaucoup plus métallique, beaucoup plus structurée et la structure a une importance. L’espace créé par le métal a une importance.
Il y a des personnes qui vont être dans la réflexion, un côté intellectuel qui va lui aussi revenir au centre. Et l’étude poussée des molécules chimiques, des grandes théories scientifiques peuvent aussi s’expliquer et s’expérimenter dans un concret vécu, dans l’observation de la nature. Un lien peut être fait.
C’est pour cela que je pense qu’on a besoin de tout, avec un centre qui pourrait définir ce côté de retourner à la Terre, puisque l’on vit sur cette planète, ce n’est quand même pas pour rien.
Instinctivement, j’associerais cet artisanat à ce concept de Terre, qui est un lien entre tous.

Quelle est la place de la Médecine Chinoise, selon toi, dans le système médical français actuel ?

Je pense que c’est un gros encombrant (rires), vis-à-vis de toutes les structures mises en place, tout ce qui peut exister comme lobbies (pharmaceutiques, médicaux), les grands édifices de mondialisation… Après, je n’ai rien contre la mondialisation, si son objectif final est l’humain, je n’ai rien contre. Si son objectif est le pouvoir et le profit, il manque alors une composante, ce n’est pas suffisant : le ciel ne descend plus, le ciel n’est plus là alors.
Le monde malheureusement a besoin de mûrir un petit peu encore sur ce plan-là. L’intellectuel si brillant a besoin de se connecter et d’être au service de l’ouverture du cœur.
A l’heure actuelle, la médecine chinoise qui est selon moi fortement au service du tao – de part toute l’historique qu’elle porte – peut gêner fatalement certaines structures encore figées dans des logiques de toute-puissance -toute-puissance intellectuelle et technologique- et qui ne sont pas à l’écoute de l’Être et de ce qu’il est en globalité. Elle peut être donc gênante car elle oblige une modification des points de vue. Cela demande du temps en terme d’acceptation et de compréhension.

Au diapason du tao

C’est donc une ouverture de l’esprit que la Médecine Chinoise peut apporter au système actuel ?

Elle peut apporter énormément : déjà une ouverture d’esprit mais aussi économiquement. Quand je vois le coût des herbes locales – quand on les utilise en prévention pour éviter les pathologies lourdes-, la manière dont on peut gérer ce coût, et la dépense pour une chimiothérapie ou pour des médicaments classiques, ce n’est vraiment pas la même chose.
Ces herbes ne remplacent évidemment pas une chimiothérapie quand c’est nécessaire, mais elles permettent la prévention de ce qui mène à l’utilisation d’une chimiothérapie. Les cancers ne se voyaient pas autant chez les personnes qui prenaient régulièrement des tisanes au rythme des saisons.
Je suis très optimiste… mais à mon avis, la médecine chinoise et ses applications pourraient être une solution au gouffre qu’est la sécurité sociale.

Au diapason du tao

La pratique en Cabinet

Parmi les diverses méthodes de traitement en MTC, quelles sont celles que tu es amenée à utiliser le plus couramment ?

Je travaille beaucoup avec les cinq mouvements et les cinq saisons, que ce soit pour l’acupuncture, les diapasons thérapeutiques -chaque organe a sa saison et sa « note », sa fréquence vibratoire- l’utilisation de pierres et de couleurs et bien entendu au niveau des plantes.
Je suis très à l’écoute de ces cinq mouvements, je les mets en pratique régulièrement en plus des autres théories classiques. Il est vrai que je me suis un peu plus « spécialisée » dans leur utilisation.

Cela évoque quoi, pour toi, ces cinq mouvements ?

Ah… Pour moi, cela évoque la Vie, tout simplement. Car c’est ce que la Nature nous exprime.
Par exemple, le printemps : ce moment d’une si grande prise de risque où tout est en train d’éclore, ou la graine va prendre le risque de germer. Et ce germe, de traverser la terre pour aller où ? Vers le Shen, vers le Soleil, l’Été : avec tous les obstacles, les pierres qui vont se dresser en chemin…
Cet Été aussi qui va capter cette lumière pour pouvoir faire la chlorophylle qui va nourrir, faisant le parallèle avec le sang, chez l’homme. On va retrouver des structures moléculaires très proches entre la chlorophylle et le sang.
On va ensuite arriver au moment, où, une fois nourrit, on va commencer à engranger, les énergies vont commencer à entrer : on va arriver à l’automne, ce moment où l’on va préparer sa « caverne de l’ours » en quelque sorte. Le Gros Intestin va mettre à distance tous les envahisseurs extérieurs, il va trancher aussi pour que l’on ne s’envahisse pas nous-même déjà. Le poumon, source supérieure de l’eau, va continuer à nous nourrir, la respiration va nous permettre de rentrer dans l’hiver et va nous permettre de nous reposer dans cette « caverne de l’ours », formée à partir de toutes ces énergies qui sont entrées et qui nous nourrissent, cet espace préservé par la sécurité du métal que l’on sent, qui est capable de trancher et de nous laisser des espaces de liberté, de vie. On va pouvoir se rendormir sereinement, car on sent que l’on a rien à craindre, que l’on a assez de nourriture et que l’on ne sera pas envahi. On va pouvoir repotentialiser l’énergie des reins et pouvoir faire plein de projets pour le printemps suivant. Je trouve que l’on est complètement pétri par l’énergie des cinq saisons, l’humain n’est pas dissociable de cela : c’est important de s’en souvenir.

Est-ce que tu penses avoir changé de pratique au cours des années ?

Je crois que l’on est continuellement en renouvellement. On est chacun sur un chemin, et pour chacun, il y a le long de ce chemin des ouvertures de conscience qui arrivent petit à petit. Déjà en ce qui concerne les plantes : au départ, je travaillais avec une, deux, trois plantes. Maintenant, je travaille avec une trentaine de plantes. Il y a plein de nouveautés qui se sont intégrées, petit à petit, dans ma pratique.
Je crois qu’une pratique est créative et que rien n’est fixe, tout est continuellement en mouvement. Nous sommes des créateurs et nous avons une palette devant nous : il nous arrive de temps en temps d’ajouter une couleur qui nous a été donnée : chouette ! Cela nous permet de créer d’apporter une nouvelle touche au tableau. Mais, ce qui est important, ce n’est pas tant le nombre de couleurs que l’on a, mais d’avoir le cœur ouvert, d’être inspiré quand on fait le tableau.
Que l’on travaille en monochrome – comme mon compagnon, qui est artiste – ou que l’on ait une myriade de couleurs, l’important reste cette ouverture, car le ciel nous enverra toujours le patient qui correspond à nos possibilités. C’est ce que je dis souvent à ceux qui démarrent dans les plantes : ce n’est pas nécessaire de connaître de nombreuses plantes pour démarrer. Si on connaît déjà trois plantes et qu’on les connaît bien, c’est déjà bien. C’est plutôt rassurant de se dire qu’on a pas besoin d’être parfait pour commencer à exercer (rires).

Au diapason du tao

Quelque part, ces cinq phases, c’est l’expression d’une perfection qui n’a pas lieu d’être dans la nature. La non-perfection permet le futur.

Tout à fait. Cette notion de non-perfection permet le perfectible. Cela permet justement d’accepter l’imperfection : c’est parce qu’on a l’humilité de comprendre que notre mental n’est pas tout-puissant, qu’il ne peut pas tout gérer, que l’on apprend à faire appel à autre chose, qu’on apprend à lâcher.
On comprend alors que le but n’est pas d’atteindre une perfection, mais de suivre un chemin de transformation.

Est-ce que tu as des petits rituels de travail au quotidien ?

Déjà, dans le Qi Gong que le pratique au matin : c’est un petit rituel de mise en service, qui permet ce « retournement du cœur », où l’on se met au service de la journée. Avec toutes nos imperfections évidemment : se présenter dans sa salle de consultation et se donner entièrement au service.
C’est un petit rituel que j’aime faire.

Faire ce que l’on peut : pour toi, c’est un crédo ?

Je dirais que le vrai crédo est de « se mettre à la disposition de » plutôt que de « faire ce que je peux ». Je ne peux faire que ce que je peux, quelle que soit ma situation, car je suis un être limité qui ne peut pas tout prendre en charge.
Pour moi, le vrai credo se trouve dans une modalité d’ouverture. Cela suscite une vraie gratitude et un respect envers ce que je reçois.
Quels sont pour toi les critères les plus nécessaires pour la mise en œuvre d’une pratique efficace ?
L’écoute : c’est un critère primordial. Et puis l’ouverture : être au service et laisser le Ciel ajouter sa clairvoyance. Je pense que s’il y a déjà ces deux aspects, c’est déjà cela.
Le Ciel est d’une efficacité redoutable.
Si l’on est pleinement à l’écoute du patient et qu’on sert le vivant, je pense que cela devrait bien se passer (rires).

Tu l’as dit il y a quelques instants : les plantes deviennent de plus en plus ta spécialité.
Que peux-tu dire aux lecteurs qui vont regarder cette interview, sur les plantes ?

Je dirais que la Vie est un miracle permanent. Je dirais ça des plantes : ce n’est pas moi qui l’ai dit, c’est un ami qui m’a donné cette phrase. Je lui avais apporté des plantes, et il m’a répondu comme cela, après un long silence. Et c’est tellement vrai.
C’est tellement merveilleux que la plante revienne à chaque printemps, qu’elle est là, au bon moment, au bon endroit, pour ce dont on a besoin.
Ce que je peux dire aux personnes : si vous sentez que cela fait partie de votre tâche de vous intéresser aux plantes, il n’y a pas de soucis. Allez à leur rencontre et elles seront vos meilleurs maîtres. Le fait de simplement aller cueillir une plante, de se mettre en phase : rien que cela nous apprend énormément.
Il faut simplement le faire, se mettre en route, simplement.

Au diapason du tao

Ouverture

On parle souvent du Dao, dans de nombreux sujets, médicaux ou non. Pour toi, au quotidien, c’est quoi ?

Le Dao… déjà, intellectuellement, je suis incapable d’en parler. Pourtant, quelque part, je sais ce que c’est… Je comparerai cela avec le fait de tomber amoureux pour la première fois.
Si l’on demande à quelqu’un d’amoureux d’expliquer son état, on va être très embêté.
Quelque part, tomber amoureux, c’est le Dao. Pourquoi ce rapport ? Parce que, quand on est amoureux, une alchimie particulière se fait : un être que l’on va rencontrer, quel que soit son psychisme, quelle que soit sa valeur d’ailleurs, va ouvrir quelque chose, et pendant les premiers instants où l’on tombe amoureux, un bien-être, quelque chose de puissant entre en nous.
On se dit alors : « c’est ce chouette petit gars qui m’apporte ça, c’est incroyable ». Mais en fait, pas exactement. C’est souvent « l’erreur » que l’on fait, croire que c’est lui uniquement : non, lui est une clé, il nous relie au tao qui descend dans notre cœur.
Cette sensation-là, on ne la retrouve pas uniquement dans l’état d’amour, mais aussi quand on est ému, quand on est touché par quelque chose. Cela crée toujours un silence dans notre mental, et quelque chose descend.

Je pourrai aussi parler du Dao autrement : il y a deux grandes portes dans le corps. Déjà, la symphyse pubienne, qui s’écarte de plusieurs centimètres et qui permet de mettre un enfant au monde. C’est la porte de la première naissance.
Et certains taoïstes parlent de l’angle de Louis, la petite symphyse manubrio-sternale, devant la poitrine. Cette deuxième symphyse est horizontale alors que la première est verticale, ce qui est déjà marrant à comprendre : on a une croix dans le corps. Certains taoïstes parlent de la porte de la deuxième naissance, d’une zone du corps où le Dao entre, où l’on arrive par là à réduire le mental pour que ce qui a comprimé le corps (atteinte physique ou émotionnelle) puisse se libérer.
Je pense que c’est cela le Tao, cette énergie qui entre et qui circule… Mais je ne peux rien dire de plus sur le sujet, je ne sais pas ensuite (rires).

Est-ce que tu penses que la Transmission et la Tradition sont toujours d’actualité ?

Bien sûr, plus que jamais.
Je pense que des personnes comme Lǎozi 老子, Zhuāngzǐ  莊子… rien n’a jamais été aussi pertinent. Mais, bien entendu, rien ne nous empêche d’ajouter notre propre création à ce qu’ont apporté les sages. Je me dis qu’ils seraient heureux qu’on le fasse.
Nous faisons partie d’une grande famille : surtout, ne nous amputons d’aucun des membres !

Quel conseil que tu penses nécessaire, donnerais-tu aux étudiants qui se lancent en médecine chinoise?

Aimez-vous profondément avec vos imperfections, acceptez-les complètement. Acceptez la non toute puissance de votre mental, acceptez de douter et surtout restez dans l’ouverture, offrez tout cela.
Il n’y a aucune certitude : chaque patient qui passe la porte et qui vient dans mon cabinet, je suis toujours à me poser la question : qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire pour lui ?
Ceci dit, je suis devenue à l’aise avec cette question, cette non-certitude d’avoir un résultat : qui suis-je pour seulement me dire que je vais pouvoir aider une personne ?
Cela m’aide en vérité de n’avoir aucune projection sur le patient, de ne pas vouloir le guérir. Je ne veux rien, je suis simplement dans une danse avec le Dao, avec mon patient et je suis simplement à l’écoute. Quand il y a un blocage énergétique, je propose au mouvement de circuler, mais je ne suis pas dans la volonté.
S’accepter soi-même est bon, rien qu’avec les patients, cela les rassure. Il se rendent compte que nous aussi on est imparfait, nous aussi on fait partie de la même grande famille. On est dans un même mouvement de transformation.
Au début, l’étudiant a besoin pour se rassurer d’avoir beaucoup de preuves, des résultats, de re-téléphoner au patient pour savoir comment il va etc… Je me dis, au lieu de téléphoner au patient, travaillez sur vos peurs, vos doutes, et acceptez d’avoir le droit d’être traversé par la peur et les doutes. Dites-vous : je m’ouvre et le doute se transforme en moi. L’acceptation de l’incertitude fait place peu à peu à une présence, une énergie qui descend en moi et en chacun de nous.
Voili, Voilou (rires)

Merci.

Merci à toi Lionel !